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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Droites en France

de René Rémond

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Histoire

Il n’y a pas en France une droite, mais trois, qui se survivent à elles-mêmes à travers le temps et les vicissitudes des régimes politiques. Cette thèse qui est au cœur des Droites en France a fait de cet ouvrage un classique de la science politique. Les trois familles de pensée distinctes que René Rémond identifie au sein de la droite française font désormais partie des analyses retenues par tous dans l’appréciation de la vie politique du pays et des idéologies qui la sous-tendent.

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1. Introduction

Rédigé entre 1951 et 1953, en pleine IVe République donc, l’ouvrage sort en 1954, soit pendant les dernières années de ce régime. Il est donc antérieur au retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 et de l’instauration de la Ve République. Repris en 1981 pour une nouvelle édition parue en 1982, l’ouvrage s’arrête avec les dernières années du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. On y trouve cependant quelques références au sort des droites en France pendant leur « traversée du désert » consécutive à la victoire de François Mitterrand à l’élection de 1981.

Depuis 1981, le paysage politique français a beaucoup changé. La distinction qu’opère René Rémond entre les trois droites, la droite contre-révolutionnaire, ultra puis légitimiste, qui est pour lui la seule droite authentique ou « absolue », la droite orléaniste et la droite bonapartiste, est-elle toujours valable ?

C’est l’une des questions majeures de l’ouvrage, mais qui est loin d’être la seule. Ainsi, de la manière dont se situe le gaullisme par rapport à ces trois droites à la pertinence même de la division droite-gauche, en passant par la nature de l’extrême-droite en France et son enracinement plus ou moins profond dans la pensée politique du pays, René Rémond aborde toutes les questions importantes qui permettent d’établir un vrai bilan, de 1815 à 1981, relatif au destin des différentes familles qui en France composent le « parti de l’ordre ».

2. Les trois droites

Pour René Rémond, la France ne compte pas une droite, mais bien trois droites. Chacune parfaitement différenciée et distincte des deux autres. C’est la thèse centrale de l’ouvrage, celle qui lui valut sa renommée et son statut de classique de l’historiographie politique française.

La première de ces droites est la droite que l’on peut qualifier de contre-révolutionnaire. C’est, pour l’auteur, la seule « vraie » droite, et d’ailleurs la seule qui s’assume comme telle. Les deux autres droites, en effet, ne se revendiquent pas comme de droite. Elles se veulent rassembleuse et populaire ou progressiste et libérale, ce qui les éloigne de cette droite originelle. Cette droite est née en 1789, lorsqu’il a fallu, à l’Assemblée constituante, se prononcer sur le veto absolu ou suspensif du roi Louis XVI. Les partisans du roi et du veto absolu se sont regroupés à la droite du président de l’Assemblée, d’où le nom de « droite » que l’on a donné à cette sensibilité politique : un vocable qui devait connaître une fortune politique durable, en France comme à l’étranger, venait de naître. Cette droite est contre-révolutionnaire, ou traditionaliste si l’on veut. Elle récuse en bloc et de manière radicale les idéaux, les principes, les concepts et les réalisations de la Révolution française de 1789.

Elle est organiciste, concevant la société comme un corps organique et non comme un agrégat d’individus, opte pour la forme monarchique de gouvernement et non pour la République, et voit dans la religion catholique le fondement de la société, familiale comme politique. Elle est contre la centralisation étatique, pour les libertés provinciales et pour les corps intermédiaires. Cette droite est celle des « ultras », ces ultra-royalistes de la Restauration qui s’étaient regroupés autour de leur chef, le comte d’Artois, le frère cadet de Louis XVIII et futur roi Charles X.

La deuxième de ces droites est la droite orléaniste. Elle est née, sous la Restauration, par opposition aux ultras justement. À l’époque, cette droite a un statut entièrement différent de celui de la droite contre-révolutionnaire. Son alfa et son oméga tiennent en une seule et unique formule : libéralisme politique et conservation sociale. La droite orléaniste (qui ne deviendra la droite, d’ailleurs, qu’à partir de son accession au pouvoir à la faveur de la révolution de 1830) est en effet aussi timorée socialement qu’elle est audacieuse politiquement. Elle recrute principalement parmi les élites de la fortune et de l’intelligence, alors que la droite contre-révolutionnaire recrute essentiellement au sein des élites de la naissance. Elle tire son nom de la branche cadette de la Maison royale de France, celle dont le chef portait le titre de duc d’Orléans. Son représentant le plus célèbre deviendra roi des Français sous le nom de Louis-Philipe Ier en 1830, après avoir détrôné son cousin le roi Charles X. La droite orléaniste est volontiers anticléricale et, surtout, attachée par dessus tout au parlementarisme comme forme privilégiée de la vie politique.

La troisième droite enfin est la droite bonapartiste. Elle est plébéienne et plébiscitaire, au moins dans son discours. Elle est autoritaire, antiparlementaire et volontiers anticléricale. En effet, elle « utilise » l’Église catholique à des fins de stabilité sociale puisqu’elle ne la respecte pas réellement. Elle se veut rassembleuse, au-dessus du clivage droite-gauche. Elle est également nationaliste. Des trois droites, c’est la seule à accorder à la Nation, concept né avec la Révolution de 1789, une telle importance. Elle tire son nom de la dynastie des Bonaparte, qui a donné à la France deux chefs d’État au XIXe siècle, les empereurs Napoléon Ier et Napoléon III.

3. Trois droites par-delà les changements de régime

Pour René Rémond, non seulement il y a trois droites et non pas une seule droite, mais encore ces trois droites traversent-elles le temps en s’adaptant à chaque époque, l’esprit d’origine de chacune de ces familles politiques subsistant en dépit des vicissitudes de l’histoire.

Ainsi, la droite contre-révolutionnaire se perpétue après 1830 et le départ du pouvoir des ultras dans le légitimisme, attaché à la défense des droits de la branche aînée de la maison de Bourbon, au détriment de ceux de la branche cadette, celle des Orléans. Puis, après la mort en 1883 du comte de Chambord, chef de la branche aînée des Bourbon, elle s’incarne dans l’Action française de Charles Maurras, le grand théoricien et rénovateur de la droite française à l’extrême fin du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle. La droite du régime de Vichy entre 1940 et 1944 peut être considérée comme la résurgence de la droite contre-révolutionnaire. Enfin, la droite intégriste actuelle, plus religieuse que politique certes, mais avec néanmoins une dimension politique aussi marquée qu’affirmée, peut être considérée comme le dernier en date des avatars de la droite contre-révolutionnaire.

La droite orléaniste a une postérité moins nombreuse. Tout au plus peut-on y rattacher les républicains opportunistes des années 1890 et surtout, plus récemment, le « giscardisme ». Dans son ouvrage de théorie politique Démocratie française, l’ancien président de la République reprenait en effet un à un tous les thèmes « juste milieu » de l’orléanisme. Il proclamait par ailleurs haut et fort : « La France veut être gouvernée au centre ». Une authentique profession de foi orléaniste !

La droite bonapartiste, enfin, trouve un prolongement dans le boulangisme des années 1880, dans le nationalisme des années 1890 avec notamment Déroulède et surtout dans les Ligues des années 1930 : Croix de Feu du colonel de la Rocque, Jeunesses Patriotes de Taittinger, Francistes de Marcel Bucard ou encore PPF (Parti populaire français) de Jacques Doriot. Enfin, c’est évidemment dans le gaullisme, à partir des années 1940, que cette droite trouvera son expression contemporaine la plus achevée.

4. Il n’existe pas de quatrième droite

On l’a vu, pour René Rémond, les Ligues des années 1930 se rattachent au courant de la droite bonapartiste, nationaliste, et ne sont en rien une version française du fascisme.

Tous les fascismes, y compris le nazisme qui constitue une forme tout à fait particulière de fascisme, sont en effet nés à gauche, avant de se « droitifier » progressivement par la suite. Les Ligues, elles, sont nées à droite. Elles n’ont jamais attiré de militants de gauche, recrutant leurs militants dans les rangs de la droite.

Le fascisme se veut révolutionnaire. Et, d’une certaine manière, il l’est. Les Ligues, elles, sont pour la conservation sous toutes ses formes. Si un élément contestataire peut bien exister en leur sein, il est ultra-minoritaire par rapport à leur composante conservatrice. Là encore, les Ligues sont filles des droites, et des droites classiques, et non pas figure anticipée d’une extrême-droite française.

Enfin il ne faut pas se laisser impressionner par les uniformes et le décorum des Ligues, qui peuvent, de manière extérieure, évoquer des mouvements fascistes. Il s’agit avant tout de la sensibilité d’une époque. Dans les années 1930, les Jeunesses socialistes portaient un uniforme. S’agissait-il pour autant d’un mouvement fasciste ? Bien sûr que non.

Aussi, pour René Rémond, la messe est dite. Si fascisme français il y a, il ne peut être identifié avec les Ligues des années 1930, mais plutôt avec des groupuscules obscurs qui n’ont jamais eu de prise réelle sur la société française ni d’influence durable et profonde sur cette dernière.

5. La droite ou la force de l’inertie

On l’a vu, la droite orléaniste est née à gauche, et la droite bonapartiste présente bien des traits qui peuvent l’apparenter à la gauche, notamment son caractère populaire sinon populiste. Il existe donc dans la vie politique française une force qui « droitifie » peu à peu tous les courants et toutes les formations politiques, et les « naturalise » de droite au bout d’un certain temps.

L’explication en est simple : tout mouvement né à gauche trouve rapidement un autre plus à gauche que lui et, de ce fait, se trouve mécaniquement déporté vers la droite du spectre politique. Par ailleurs l’exercice du pouvoir et des responsabilités instille toujours, à doses variables selon les cas, une composante de « droite » à toutes les forces politiques, fussent-elles de gauche à l’origine. La confrontation avec le réel en effet fait rapidement perdre des illusions que l’on ne peut cultiver paisiblement que dans l’opposition.

Parmi ces forces politiques nées à gauche et qui, insensiblement, donnent naissance à des formations politiques de droite, on peut citer le radicalisme, né à l’extrême-gauche sous la IIIe République et qui s’est constamment « droitisé » au cours de son histoire. Ou encore le MRP, Mouvement républicain populaire, la grande formation démocrate-chrétienne de la IVe République, dont le gros des troupes entra dans la composition de l’UDF giscardienne, la droite « orléaniste » donc.

6. Pour René Rémond, la distinction droite-gauche demeure pertinente

Pour l’auteur, c’est clair : le clivage droite-gauche a encore un sens. Contre tous ceux qui s’élèvent pour dénoncer cette distinction comme dépassée et obsolète, René Rémond proclame haut et fort que, décidément, la droite et la gauche, ce n’est pas la même chose.

En effet, un certain nombre de valeurs, de thèmes, constituent pour la droite d’authentiques marqueurs d’identité. La nature, ainsi, est de droite, ou du moins est censée l’être. La défense de la ruralité a toujours trouvé ses plus ardents partisans dans les rangs de la droite, et l’écologie a, dans un premier temps, été une valeur profondément réactionnaire. Les premiers écologistes étaient en effet les ultras ou les légitimistes du XIXe siècle qui voyaient dans l’industrialisation une entreprise quasiment satanique dissolvant les liens sociaux traditionnels.

De la même manière, la droite est plus attachée à l’ordre, la gauche au mouvement. La droite privilégie l’autorité, la gauche le débat. L’attachement au progrès, au changement et à la liberté relèverait ainsi d’un ensemble de valeurs classées nettement à gauche. Car la gauche et la droite sont avant tout question de sensibilité, autant sinon plus que d’idéologie politique. Ainsi des psychologies, ou des tempéraments, de droite ou de gauche préexistent-ils à des comportements politiques et électoraux de droite ou de gauche.

7. Conclusion

La deuxième thèse majeure du livre de René Rémond, outre l’accent mis sur l’existence de trois familles de pensée distincte au sein de la droite, a trait à leur permanence dans le temps, au travers d’organisations politiques différentes, mais toutes animées d’une inspiration commune. C’est ce qui permet à l’auteur de conclure que, majoritaire ou minoritaire, au pouvoir ou dans l’opposition, il y aura toujours une droite, de la même manière qu’il y aura toujours une gauche.

Pour René Rémond, loin d’être périmé ou dépassé, le clivage droite-gauche reste porteur de sens.

8. Zone critique

Le principal reproche adressé à René Rémond pour Les Droites en France a trait à son appréciation des Ligues des années 1930. L’auteur se refuse en effet à y voir les manifestations d’un « fascisme à la française », préférant les rattacher à la droite nationaliste et donc bonapartiste.

Or de nombreux auteurs s’inscrivent en faux contre cette thèse. De Zeev Sternhell, inventeur de la notion de « droite révolutionnaire » que René Rémond rebaptise « droite contestataire », et qu’il sort du champ du fascisme au sein duquel la range Zeev Sternhell, à Ernst Erich Nolte, historien allemand auteur d’une grande étude comparative sur le fascisme à travers l’Europe, en passant par Robert Soucy, qui voit dans l’écrivain Maurice Barrès un précurseur du fascisme, nombreux sont ceux qui avancent qu’il existe bien une variété spécifiquement française de fascisme, dont les Ligues des années 1930 constitueraient l’incarnation privilégiée.

Force est cependant de constater que l’argumentation de René Rémond pour contrer ces thèses est valable, en plus d’être convaincante.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Les Droites en France, Paris, Aubier Montaigne, coll. « Collection historique », 1982.

Du même auteur– Léon Blum, chef de gouvernement, Paris, Armand Colin, 1967.– La Vie politique en France, Paris, Armand Colin, 1971.– La Règle et le consentement, Paris, Fayard, 1979.– La République souveraine : la vie politique en France, 1878-1939, Paris, Pluriel, coll. « Pluriel », 2013.– Les Droites aujourd'hui, Paris, Louis Audibert, 2005.– Le Christianisme en accusation, Paris, Albin Michel, 2005.– Le Nouvel Anti-christianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.– Quand l’État se mêle de l'Histoire, Paris, Stock, 2006.

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